Quand la musique adoucit les maux

Depuis 2008, la musicothérapie a pris de l’ampleur au CHT de Nouméa.

 

Du 18 au 29 septembre, un nouveau dispositif lié à la musicothérapie et s’inscrivant dans le plan Do Kamo porté par le gouvernement, a été présenté au Médipôle de Koutio. Avec mise en ligne sur les terminaux multimédias des patients, formation de 70 professionnels de santé et création de pièces musicales adaptées aux patients calédoniens.

 

« C’est une première mondiale ! » Chargée de l’action artistique et culturelle au Médipôle depuis quelques semaines, Liliane Tauru mesure la portée de l’innovation technologique. Pour la toute première fois au monde, des programmes de musicothérapie sont directement accessibles à des patients hospitalisés, en l’occurrence ceux du Médipôle, grâce aux terminaux multimédias (TMM) dont sont équipés l’ensemble des lits. Plus besoin de se déplacer dans une salle dédiée. Il suffit désormais de s’allonger, de choisir une séquence musicale et de visser un casque sur les oreilles.

Véritable alternative au médicament, la musicothérapie est utilisée depuis 2008 au CHT de Nouméa. Une douzaine de services ont progressivement été équipés : l’unité d’évaluation et de traitement de la douleur bien sûr, mais aussi la gynécologie, la pédiatrie, le bloc opératoire, ou encore la réanimation et les soins intensifs. « Elle est également accessible aux personnels, par le biais de la médecine du travail », souligne Liliane Tauru.

De nombreuses études ont montré que le style de musique utilisé était l’un des facteurs déterminants de réussite du protocole. « Pour une meilleure prise en charge des patients, il est nécessaire de renvoyer à des émotions singulières, qui ne peuvent être véhiculées qu’à travers un langage musical familier, indique le Dr Luc Brun, médecin algologue, chef de l’unité douleur. Donc de proposer un son faisant directement écho à l’univers musical des patients calédoniens, en prenant en compte les caractéristiques musico-culturelles du pays ».

Cinq créations locales

Alors, le CHT a décidé de recourir à des musiques locales, d’autant que les patients en exprimaient le souhait. En 2013, le Dr Brun noue un partenariat avec une ethnomusicologue, le Conservatoire de musique et l’Association de formation de musiciens intervenants (AFMI). Georgy Touyada, du Département des musiques traditionnelles et des chants polyphoniques océaniens (DMTCPO), crée trois séquences musicales autour du kaneka, de la musique traditionnelle et du reggae. Cette année, deux nouvelles pièces, un folk broussard et un morceau très métissé d’inspiration océanienne, entièrement financées (de la conception au mixage) par le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, viennent enrichir le fonds. « Elles ont été composées par David Leroy que nous avons choisi pour la qualité de sa musique, mais aussi pour sa capacité à s’adapter aux contraintes techniques extrêmement complexes du projet », explique Gilbert Bladinières, chargé de mission projet culturel et artistique du Médipôle.

Jusque-là, les patients avaient accès à tout un panel de musiques – classique, jazz… – élaboré par la société Music Care, partenaire de l’unité douleur, qui équipe plus de 150 établissements en France à travers une application numérique utilisable également à domicile. Les créations calédoniennes complètent désormais l’offre proposée par Music Care et sont déjà disponibles à Lyon, Marseille, La Réunion ou Madagascar. « Elles sont entrées dans le patrimoine mondial de la musicothérapie », se félicite Gilbert Bladinières.

70 référents dans les services

Ces deux dernières semaines, les représentants de Music Care se trouvaient au Médipôle. Directrice de formation, Julie de Stoutz a fait le tour des services pour présenter l’outil, expliquer son fonctionnement et détailler ses modes d’utilisation, avec casque ou à l’aide d’une enceinte. « Durant une IRM, examen particulièrement stressant et bruyant, en chimiothérapie, pendant l’allaitement ou une séance de kiné, en néo-nat face à la couveuse ouverte, etc. » Elle a informé sur le choix des séquences musicales, « ni trop graves ni trop aigues, devant répondre aux goûts du patient pour qu’il se sente en sécurité ».

Elle a également animé deux sessions de formation de 70 personnes, médecins, infirmières, cadres de santé, aides-soignants « qui seront les référents dans leur service respectif auprès de leurs collègues ». Et qui, avec des patients plus détendus, devraient travailler dans de meilleures conditions.

Les deux semaines d’information au Médipôle se sont achevées ce jeudi 28 septembre par une après-midi musicale. Au programme, le groupe de Wetr, Hei Pua Nui, l’Orchestre symphonique junior, la Street Fanf’art et la Méga Fanfare. © Eric Dell’Erba
Le Dr Luc Brun, chef de l’unité d’évaluation et de traitement de la douleur. © Eric Dell’Erba
Au total, 70 professionnels de santé ont été formés à la musicothérapie par une représentante de Music Care.

« Enlever de la souffrance aux gens »

L’auteur-compositeur calédonien David Leroy (qui a également signé la musique d’accueil téléphonique du Médipôle) a été retenu pour la réalisation, en 2017, des deux pièces musicales de 20 mn chacune, intitulées Folk calédonien (d’inspiration « broussarde ») et Pacific Islands (aux accents métissés et d’influence plus polynésienne). « Nous avons beaucoup échangé avec Stéphane Guétin, le directeur de Music Care, et Kader Achouri, le directeur artistique. À partir des contraintes de tempo, de durée, de sons, de nombre d’instruments et de transition entre les parties, j’ai créé un squelette rythmique et harmonique adapté qu’ils ont validé. J’ai ensuite monté en studio les séquences avec des instruments virtuels, avant d’enregistrer les deux morceaux en compagnie de quatre musiciens. » Les instruments sélectionnés : ukulele, basse, guitare, batterie et percussions. « Parfois, plus que de musique, il s’agissait d’une sorte de climat de torpeur dans lequel on devait faire plonger le patient, explique le compositeur. Pour moi, qui ai l’habitude de maintenir le public attentif, et pas de l’apaiser, c’était une expérience nouvelle et enrichissante qui m’a permis de sortir de ma zone de confort. Je suis extrêmement heureux de l’avoir fait, ça va bien au-delà du plaisir qu’on donne généralement aux auditeurs et spectateurs. Parce que là, on va enlever de la souffrance aux gens. »

Un protocole de composition en « U »

Au niveau neurophysiologique, la musique stimule naturellement la production d’endorphines et de dopamine, neurotransmetteurs opérant directement sur la douleur. Les variations du rythme, de la mélodie, des fréquences et l’harmonie des séances agissent par des canaux sensoriels, cognitifs, affectifs et comportementaux. Les séquences musicales se composent selon un protocole en « U », avec une entrée en matière dynamique et stimulante qui progressivement vire au lent et doux pour conduire vers un état de relaxation profond, la détente musculaire et un détournement du ressenti douloureux. Les fréquences cardiaques et respiratoires se synchronisent sur le rythme musical. La séquence se termine par une phase d’éveil. Cette méthode de soin agit également sur l’anxiété, les phases dépressives, l’agressivité et améliore de façon significative l’humeur, la communication et l’autonomie des patients.

Dans le “catalogue” de music-care.com, cinq nouveautés calédoniennes !

Des tableaux apaisants

En 2016, « Empreintes », le projet culturel et artistique du Médipôle, a également financé la décoration des locaux de l’unité douleur. Après appel à projet, celui d’Alejandra Rinck-Ramirez intitulé « Rêves et réalité » a été retenu. Quatre diptyques de grand format (120 x 160 cm), imprimés sur matière lessivable, sont aujourd’hui accrochés aux murs des salles de consultation des médecins, du poste infirmières et du bureau de la psychologue. Leurs motifs apaisants, qui évoquent la nature – lagon, forêt, montagne et terre rouge –, répondent au cahier des charges. « Elle a travaillé sur des graphismes scannés puis superposés, explique Gilbert Bladinières. Leur pouvoir hypnotique fonctionne très bien. Au fil des minutes, on ne voit pas les mêmes couches. Sur les tableaux représentant le lagon par exemple, l’œil s’arrête d’abord sur le fond bleu, puis les algues sortent du relief, avant que l’esprit les zappe et que les poissons apparaissent à leur tour ! C’est dingue ! » Sélectionnées dans le cadre d’un appel à projet différent, cinq autres œuvres de l’artiste sont exposées dans la salle d’attente de l’unité douleur.

vous pourriez aussi aimer Plus d'articles de l'auteur